photographies

 


Je n’aime pas la photographie. Je n’aime pas sa prédation, son corps dérobé de voyant voyeur réduit à ses extrémités au fétichisme affolé de l’instant décisif. Je n’aime pas son capital, ses mille et trois clichés qui font, du photographe comptable, l’actionnaire d’une temporalité morcelée. Je n’aime pas sa manière spontanée, hasardée, de « faire de l’art »   sans art, c’est à dire sans les exigences d’un métier, d’un artisanat dont l’objet au delà de l’objet, de sa dévastation, de ses ruines, est de donner sens à un échec, d’en traverser les décombres. Je n’aime pas cette égalité sans plis de la photographie, de sa vraisemblance, sa saisie forcée de l’autre-même dans cette logique d’annulation de l’autre, du différent, de la faille, de la distance infinie, de la solitude.

Et pourtant… depuis presque quarante ans, quelque chose dans ce corps de papier continue à me fasciner comme peuvent fasciner, dans un désir d’appréhender le réel, un défaut de réalité, une part manquante, une tâche aveugle, un trompe l’œil, l’évidence que le réel photographié, dans son image, ne repose sur rien ; que ce qui est photographié là, échoit à l’infini à la radicalité de son absence.

Rien là, dans cet étonnement, dans cette conscience suffoquée, médusée, qui puisse conduire à un travail, si ce n’est, à l’envers de cette surface arasée sur son propre néant, l’intuition que la « photographie » pouvait devenir le lieu d’un surcroit de matière, d’une excroissance, d’un chaos organisé par quelque chose qu’on pourrait nommer, en bout de chute, la signification d’une image. L’intuition que quelque chose d’autre, sur ce néant, en ajout, pouvait s’incarner. Un corps en plus.

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