Fabien Claude : L’insularité du noir
Le penchant Expressionniste du Salon de Lyon, nous a permis de découvrir un peintre fascinant. Immédiatement nominé dans les cinq artistes du Grand Prix Azart, Fabien Claude en a finalement été le vainqueur. Nous avons été profondément touchés par cette peinture minimaliste qui dit tellement de choses. Rencontre avec un ascète lorrain.
Les rues sont quasi désertes. Il fait un froid de loup lorsqu’un somptueux soleil d’hiver barbouille progressivement en orange les façades néo-romanes rhénanes. Il faut dire que la ville de Metz, qui a vu naître Verlaine, fut annexée à l’Allemagne entre 1870 et 1918. Près d’un demi-siècle à ne parler et penser qu’Allemand ! Ça laisse forcement des traces dans l’architecture d’une ville.
Auparavant, elle avait vu naître « L’École de Metz », un groupe artistique du milieu du XIXe siècle qui comprenait Maréchal, Hussenot, Migette ou encore Devilly, tous peintres, aujourd’hui un peu oubliés. C’est également un peintre que nous sommes venus rencontrer. Un peintre peu connu. Un artiste discret, secret même, qui ne va cesser de nous répéter qu’il « n’a pas d’histoire ».
Étrange ce besoin de gommer hier… Nous avons évidemment voulu en savoir plus. Proche de la cinquantaine, les cheveux presque blancs, ultra-courts, une barbe de 48 heures pour lui manger les joues, mince, regard bleu délavé, Fabien Claude a tout de l’artiste ascétique, solitaire qui n’a qu’une envie : qu’on le laisse dans son coin. Au fil des heures de la rencontre, nous allons découvrir qu’il est bien plus que cela. Mais, en ayant vu sa peinture, vous vous en doutiez déjà.
« Vivre dans un perpétuel orage »
« Cela fait vingt ans que je me consacre exclusivement à la peinture. Pendant plus de quinze ans, je n’ai pas voulu montrer mon travail, car je ne voulais surtout pas être tenté de donner des réponses à une demande du public. Je voulais absolument aller jusqu’à un point extrême, jusqu’à un point de non retour, où l’avis des autres n’a plus d’incidence. Mais ce n’est que grâce à mon amie Anne-Marie que j’ai pu travailler pendant ces quinze ans sans montrer. En fait, je voulais savoir ce que j’attendais vraiment de la peinture ».
Fabien nous parle de sa voix douce, quelquefois à peine audible. On sent l’intellectuel tourmenté par la recherche d’une certaine forme d’absolue. Il a besoin de ce repli sur lui-même, de cette plongée constante dans la profondeur de son âme. Il y a indéniablement une grande quête spirituelle dans sa démarche. Une profonde envie de ne pas répondre aux autres et d’aller au bout d’un chemin personnel extrêmement exigeant. Il rêve de disparaître, de devenir gris et de ne plus avoir d’histoire.
Bien sûr, vous l’aviez deviné, il écrit beaucoup. Des textes mystiques, ciselés avec la précision de l’orfèvre, où des mots clés apparaissent : « Fatigue, vivre dans un perpétuel orage assourdi par des coulées de sable noir », ou encore « La peinture, nourrie de ma chair, dans une ignorance volontaire de soi ». Plus loin, dans un beau texte consacré à la peinture qui s’intitule « Dans la distance qui entoure la peinture », on peut lire ce passage admirable : « Le cœur ensablé étouffe dans ma poitrine des déchirures de sang – se ressouder dans sa chair, sur un bruit d’os fracassés – écrire sur la peinture, sur des lèvres blessées – la peinture est un miroir, l’ajustement d’un visage au reflet d’un mur (…) ».
En relisant ces lignes, nous pensons aux mélopées monosyllabiques ou encore à ce son obsédant du didjirido aborigène. De cette musique lancinante qui vient de la nuit des temps.
« Entre une peinture réussie, enfin que l’on pense réussie, et une peinture ratée, il y a un écart infinitésimal. Or, c’est dans cet écart qu’il y a tout. C’est cette fracture qui nous dit tout. Équilibre ? Déséquilibre ? Refaire sans cesse la même toile c’est s’approcher de ce point de fuite si mystérieux, ce point de rupture. Quelquefois, le corps est dans un tel état de fatigue, qu’il permet d’aller à cet essentiel, mais un peu plus loin, tout est fini… c’est dur parfois… ».
Toute son histoire tourne autour de cette recherche obsessionnelle. De cette persévérance, il fait exister l’Œuvre, qui, à ses yeux est mille fois plus importante que sa propre personne. C’est en ce sens qu’il ne veut plus avoir d’histoire. Il pense que les expériences picturales de ces cinquante dernières années ont été une manière de cacher le désespoir des artistes qui ne pouvaient plus être Rembrandt, Caravage ou Titien. Or, de cette désespérance, le peintre actuel doit faire quelque chose. Ce désespoir doit enrichir le travail des artistes contemporains, ils doivent pouvoir l’assumer.
« Ce n’est pas négatif d’être désespéré. Il faut faire quelque chose de cette perte, de ce creux. J’ai toujours été fasciné par la notion de deuil. Elle permet une transition entre le très noir, le très sombre et l’espérance. De cette convalescence naissent beaucoup de possibilités ».
« Mes années grises »
Dehors, le quartier est comme assoupi. Nous nous promenons dans cette peinture austère, dans cette « insularité du noir » (les mots sont de Fabien), avec une grande volupté. Nous avons rarement été confrontés à une peinture qui utilisait une telle économie de moyens. Elle est sèche, presque glaciale, mais va immédiatement à l’essentiel, sans avoir besoin de s’exposer aux mots. C’est l’exact contraire d’un travail mondain ou donjuanesque. Ici, on entre en communion avec une volonté de vérité, qui nous conduit rapidement vers un huis clos poignant. Il nous faut descendre dans toutes les stratifications de l’âme. Ce n’est pas toujours facile.
« J’ai toujours aimé travailler dans le minimalisme. Minimum de moyens, minimum d’effets, minimum d’instruments… ». Ponctuant ses propos, l’artiste nous fait écouter sa dernière découverte discographique. Il s’agit de l’admirable Requiem : « In memoriam Josquin Desprez » que Jean Richafort a écrit au début du XVIe siècle. La musique méditative emplit les lieux. Quelle meilleure illustration musicale pour le travail de Fabien Claude que ce Requiem à six voix ?… Nous sommes dans un rare moment de complicité.
Nous revenons sur le choix peu croyable que l’artiste avait fait de travailler pendant quinze ans, sans jamais montrer ses tableaux ! « Tu sais, ce furent ce que j’ai appelé mes années grises. Je ne suis pas de Metz et cette terre lourde, épaisse, charnue, mise à nue chaque hiver sous un ciel qui n’en finit pas de grisaille m’a profondément marqué. Il y a une telle charge transgénérationnelle ici, que je ne pouvais faire autrement. J’avais besoin dans mon travail de la recherche de la mise en échec. C’était très hasardeux, mais ce n’est qu’au prix de ce passage que tu peux espérer dépasser ce qui existe, pour trouver l’aura de quelque chose qui n’existe plus ».
Sur ces paroles, entre Anne-Marie, la compagne du peintre depuis vingt ans. Napolitaine, originaire de Pompéi, elle a traversé toute cette époque en apportant un soutien constant et un solide cadre structurant à notre artiste. Elle nous avoue en riant : « Quand ça allait vraiment très mal financièrement, Fabien a essayé de travailler ailleurs… Ça n’a duré que deux jours et encore je pense que ça n’a duré que quelques heures ! ». Quelle abnégation, quelle foi dans le talent du peintre ! Cela force notre respect et notre admiration. Il est temps de nous jeter sur l’imposant plat de cannellonis (faits maison naturellement).