galerie lillebonne

galerie Lillebonne

L’exposition dont il est question aujourd’hui m’a permis de découvrir un artiste peintre de Metz, Fabien Claude.

Quand je me suis approchée de la Galerie Lillebonne, en venant de la place Saint-Epvre, j’ai entraperçu des toiles de l’exposition représentant des corps nus et décharnés sur des croix. Je me suis dit que cela n’allait pas être bien gai. J’ai eu un peu peur, pour être tout à fait honnête. Et puis je suis entrée, j’ai pris d’autres tableaux en pleine face et je suis restée coite.

D’un point de vue purement plastique, les œuvres de Fabien Claude sont très belles. Les couleurs sombres sont admirablement traitées car les toiles restent lumineuses. Le noir n’est pas ombre ou ténèbres, il est densité.

Ce qui m’a subjuguée, c’est l’exécution obsessionnelle d’une même figure, toujours plus déformée, toujours plus effacée. Cela m’a fait penser à un (mauvais) rêve qu’on refait chaque nuit, qu’on essaie de restituer mais que la mémoire tord dans tous les sens. Il y a dans les œuvres de Fabien Claude présentées à la Galerie Lillebonne cette part d’inconscient qui nous échappe, terreau fertile de l’onirisme et du mythe cathartique.

Comme il est bon de ne pas se fier à son premier regard parfois, de ne pas rester dans sa zone de confort ! Cela permet de faire, comme ici, d’agréables découvertes.

La petite araignée (site)

les deux noms d’une frontière

les deux noms d'une frontière

les deux noms d’une frontière

éditions Jacques Flament

« L’humain n’est ni dans la peinture ni dans l’écriture, mais à cette limite qui possède les deux noms d’une frontière. »

« La peinture excède son croissant, sa mutilation, son éclipse. La mort de la peinture n’est pas une découverte, doit être complétée en excès par une face cachée, un dehors. »

« Il ne sera donc question, dans ce texte, que de ce qui est impossible à la peinture, impossible à sa mort : son visage. »

éclipses

ÉCLIPSES, ANATOMIES PAR TEMPS DE NUIT – YVON CANOVA

Editions Jacques Flament

La nuit enfin. Elle est sans lune, sans astre. C’est le désastre qui, plus qu’il ne l’éclaire, est cet éclat en elle inachevé. Le peintre accouche d’une nuit dont il livre à la fois le déchirement et l’éclat. Fragments d’abîme cette nuit est conçue pour accoucher du jour. Rapée jusqu’à l’os, toujours au même endroit, elle est faite pour endurer des naissances.

articles de jean-paul gavard-perret

Deux articles de Jean-Paul Gavard-Perret:

l’intensité du peu: Fabien claude

Chez Fabien Claude la peinture et la photographie font retour sur elles-mêmes. Cela n’a pourtant rien de narcissique, de complaisant. L’artiste se bat avec ce qu’elles sont entre une présence blanche et une présence noire afin d’incarner des traces d’une essentialité mais qui ne se veut pas essence (entendons par là une spiritualité). Le rien (qui est tout) du corps est là par effet de voile ou de peau. Beckett n’est pas loin. Se retrouve chez le plasticien le même pleurement sans larme dans un combat de la présence avec elle-même. Chaque œuvre ouvre sur l’illisible, le secret. Rien n’est raturé, ou surchargé : tout se met en place pour la stratégie de jaillissement d’un inavouable aveu dont le sens est enfoncé dans l’obscurité. Quelque chose à la fois durcit et flotte sans que le regard puisse retenir la moindre assurance. Dans le noir des espaces blancs s’avancent, surnages, gonflent avec timidité mais acharnement dans l’absence de réponse (l’art n’est pas fait pour ça). Reste ce que Fabien Claude nomme « ce voir aveugle à nous faire signe », cette bouche sans lèvres qui ne peut que ravaler ses mots.

Chaque œuvre renonce aux certitudes, avance vers ce qui ne se perçoit pas encore. Il y à la des mues, des exils, des présences fantomatiques. Celles-ci ne lorgnent pas forcément sur le passé. La présence est autre : elle est celle silence sans nom des profondeurs d’abîme où le sexe n’est pas absent mais ignore sa division factice. A perte de vue et de mots l’image tel un hermaphrodite fait l’amour avec elle-même pour que surgisse le plus profond, le plus naïf et le plus sourd. Sous un univers nocturne où tout se défait la pulsion de vie perdure. Il y à là et par « creux-ation » ce que Beckett nomma les « echoes’ bones ». En ce sens l’œuvre de Fabien Claude jouxte les vanités. Mais néanmoins elle ne cesse de les transcender. Et si l’œuvre dans sa transparence qui ne se laisse pas traverser est douloureuse elle « parle » paisiblement. Elle traverse le corps le plus profond afin de lui offrir une proximité sans approche.

Jean-Paul Gavard-Perret – salon littéraire

 

fabien claude et la fable du lieu

Avec Fabien Claude la peinture est tout et aussi son absence. Sa surface – comme celle des mots – est toujours à creuser pour d’autres résonnances d’abîmes sans fond où masculin et féminin se confondent. Chaque œuvre est une porte sans ouverture en un mur invisible. Mais face à ce qui se dérobe reste la fable du lieu à construire puisque « rien ne sera donné que le lieu » (Mallarmé). Reste donc à la peinture la – et non sa – vanité par où tout passe et ne passe pas. Car il y a les trous dans « tout ce qui reste » cher à Beckett. ? De la ténèbre surgit ainsi la lumière. Tenèbre de l’Histoire et ce l’être sur laquelle la clarté se pose comme un espoir par effet de peau fuyante à mesure que la peinture avance dans l’obscur sans savoir où elle va et ce qu’elle peut retenir au milieu de la ruine.

La peinture donc comme sinon le meilleur des biens en tout cas pas le pire puisqu’elle peut parler plus haut que ce que les mots peuvent dire. La peinture ou comme l’écrit Fabien Claude la « parole allusive » fidèle à la nuit de l’être. Mais refondant à travers elle une étrange clarté dans la profondeur du noir. Celle du désir sans doute. Donc celle du partage. Si proche, si loin que dévoilent les ombres fantomales « sur la trace d’autre chose », vivantes, fracturées mais vivantes au-delà des cadavres du corps et de l’esprit. Surgit un temps spasmodique dans l’émiettement qui devient la vocalise d’un espace soufflé où le langage se récrit à partir de son néant, rouvre la scène et fait parler les êtres. Voir ici tout en langage comme le boucher voit tout en viande par les coups adressés à l’espace contre le leitmotiv du retour de l’Histoire bégayante. Fabien Claude organise pour cela des phases mentales, des rapides, des gouffres contre la mort et ses forces : capture et ouverture pour que la vie se communique enfin.

Jean-Paul Gavard-Perret – de l’art helvétique contemporain

quand le visage perd sa face

Les questions portent en soi déjà un contenu. On pourrait presque s’en tenir là, à cette lecture, dans sa forme de réponse interrogative.

Que regardent tes personnages, si tant est qu’ils puissent encore voir quelque chose à travers la gangue visqueuse qui semble entourer leur visage ?

Rien. Le noir mat d’une pure acuité, sans objet à voir. S’il y a regard, et que ce regard se donne à voir, c’est pour montrer aussi que des yeux pleins de ce noir ne sont pas des yeux aveugles. Qu’il y a un rien voir, au delà de l’interrogation du regard; une sorte de neutralité qui à sa manière, sans vouloir violer cette nuit sur quelque chose à saisir en son fond, donne juste profondeur à ce rien.

Cette « gangue visqueuse », autrefois, on appelait ça, le masque sacré.

C’est quoi cette encre noire qu’ils habitent ?

Est-ce leur créations intime , ou est-ce leur niche écologique naturelle ?

Ce noir d’encre, comme tu le qualifies, c’est lui qui ici même nous fait écrire en devenant l’objet d’une autre sorte d’acuité.

Ce noir n’est pas seulement un habitat, ou en tant qu’habitat c’est lui qui me permet d’envisager la présence elle-même comme un seuil. Le rapport n’est pas entre un lieu et son habitant, mais entre un lieu et son seuil.

Tu es forcément conscient de cette même image prototypique que tu reproduits sans cesse, sorte d’attracteur étrange qui t’obsède !

Que cherches tu par cette inflation du « même » ?

Il ne s’agit pas là d’un prototype, mais d’une identité particulière, d’une identité de peinture, d’une fidélité par la peinture à ce qui en tant que personne ne peut être nommé, mais qui s’entend à répondre au regard, non à cet appel que lance le nom.

Une identité, un corps de peinture qu’appelle le regard.

Je crois aussi que la peinture par ce retour au même se questionne sur ce qu’est, non pas la nudité d’un corps, mais sur cette invariable que serait une nudité de peinture, c’est à dire son creux, sa cavité, sa première question questionnée à son tour dans une sorte de jeu de miroir. Ce que dévoile en fait la peinture, c’est le côté « opposition du même » du questionnement.

Je pense aussi que la répétition est une manière de déjouer le calque, de marquer entre deux toiles cette intimité ou petite différence par laquelle la peinture peut encore s’ouvrir à un sens possible.

Chercherais tu à la rogner au point de percer l’image en son fond le plus intime ?

Que sens tu poindre par derrière ?

Je pense que cette question n’appelle pas de réponse, qu’elle est pertinente en tant que question, mais qu’il n’y a pas lieu d’en jouir, que ce trou n’est pas objet de désir, mais accueil d’une charge neutre, qu’une parole dans cette vide résonance ne peut commencer qu’à partir d’elle-même et se poursuivre à sa manière, c’est à dire presque sans voix, dans une forme de gris prononcé. Ou pour dire ça autrement, ce qui est derrière, ça doit rester une question. Il y aurait illusion à vouloir dire ça, la trame de la trame, ce sens fait d’usure.