articles de jean-paul gavard-perret

Peinture sur toile 80x60

Deux articles de Jean-Paul Gavard-Perret:

l’intensité du peu: Fabien claude

Chez Fabien Claude la peinture et la photographie font retour sur elles-mêmes. Cela n’a pourtant rien de narcissique, de complaisant. L’artiste se bat avec ce qu’elles sont entre une présence blanche et une présence noire afin d’incarner des traces d’une essentialité mais qui ne se veut pas essence (entendons par là une spiritualité). Le rien (qui est tout) du corps est là par effet de voile ou de peau. Beckett n’est pas loin. Se retrouve chez le plasticien le même pleurement sans larme dans un combat de la présence avec elle-même. Chaque œuvre ouvre sur l’illisible, le secret. Rien n’est raturé, ou surchargé : tout se met en place pour la stratégie de jaillissement d’un inavouable aveu dont le sens est enfoncé dans l’obscurité. Quelque chose à la fois durcit et flotte sans que le regard puisse retenir la moindre assurance. Dans le noir des espaces blancs s’avancent, surnages, gonflent avec timidité mais acharnement dans l’absence de réponse (l’art n’est pas fait pour ça). Reste ce que Fabien Claude nomme « ce voir aveugle à nous faire signe », cette bouche sans lèvres qui ne peut que ravaler ses mots.

Chaque œuvre renonce aux certitudes, avance vers ce qui ne se perçoit pas encore. Il y à la des mues, des exils, des présences fantomatiques. Celles-ci ne lorgnent pas forcément sur le passé. La présence est autre : elle est celle silence sans nom des profondeurs d’abîme où le sexe n’est pas absent mais ignore sa division factice. A perte de vue et de mots l’image tel un hermaphrodite fait l’amour avec elle-même pour que surgisse le plus profond, le plus naïf et le plus sourd. Sous un univers nocturne où tout se défait la pulsion de vie perdure. Il y à là et par « creux-ation » ce que Beckett nomma les « echoes’ bones ». En ce sens l’œuvre de Fabien Claude jouxte les vanités. Mais néanmoins elle ne cesse de les transcender. Et si l’œuvre dans sa transparence qui ne se laisse pas traverser est douloureuse elle « parle » paisiblement. Elle traverse le corps le plus profond afin de lui offrir une proximité sans approche.

Jean-Paul Gavard-Perret – salon littéraire

 

fabien claude et la fable du lieu

Avec Fabien Claude la peinture est tout et aussi son absence. Sa surface – comme celle des mots – est toujours à creuser pour d’autres résonnances d’abîmes sans fond où masculin et féminin se confondent. Chaque œuvre est une porte sans ouverture en un mur invisible. Mais face à ce qui se dérobe reste la fable du lieu à construire puisque « rien ne sera donné que le lieu » (Mallarmé). Reste donc à la peinture la – et non sa – vanité par où tout passe et ne passe pas. Car il y a les trous dans « tout ce qui reste » cher à Beckett. ? De la ténèbre surgit ainsi la lumière. Tenèbre de l’Histoire et ce l’être sur laquelle la clarté se pose comme un espoir par effet de peau fuyante à mesure que la peinture avance dans l’obscur sans savoir où elle va et ce qu’elle peut retenir au milieu de la ruine.

La peinture donc comme sinon le meilleur des biens en tout cas pas le pire puisqu’elle peut parler plus haut que ce que les mots peuvent dire. La peinture ou comme l’écrit Fabien Claude la « parole allusive » fidèle à la nuit de l’être. Mais refondant à travers elle une étrange clarté dans la profondeur du noir. Celle du désir sans doute. Donc celle du partage. Si proche, si loin que dévoilent les ombres fantomales « sur la trace d’autre chose », vivantes, fracturées mais vivantes au-delà des cadavres du corps et de l’esprit. Surgit un temps spasmodique dans l’émiettement qui devient la vocalise d’un espace soufflé où le langage se récrit à partir de son néant, rouvre la scène et fait parler les êtres. Voir ici tout en langage comme le boucher voit tout en viande par les coups adressés à l’espace contre le leitmotiv du retour de l’Histoire bégayante. Fabien Claude organise pour cela des phases mentales, des rapides, des gouffres contre la mort et ses forces : capture et ouverture pour que la vie se communique enfin.

Jean-Paul Gavard-Perret – de l’art helvétique contemporain

azart hors série

« Plissement »

Entretien avec françoise monnin

– de quand datent les premiers portraits dans votre travail ? Qui représentaient-ils ?

Je travaille sur ce thème depuis plusieurs années. M’intéresse avant tout la peinture, le corps propre de la peinture, en dehors de tout modèle. Je considère la peinture, la matière peinture comme une charge de formes, de présences, de non dit, sur le point de se réaliser en tant que formes effectives. Je pense que la réalité ne doit pas intervenir en tant que pouvoir de l’image (celle d’un modèle) sur la peinture. Ou pour dire les choses autrement : je souhaiterais que ma peinture devienne elle-même modèle d’un regard, d’une lecture. Qu’elle soit, plutôt qu’image d’une présence, présence elle-même ; réalité première  d’un regard, d’un miroir.

– les portraits ont-ils toujours été votre seul sujet (sinon, quels autres thèmes avez-vous abordé) ?

j’ai travaillé sur le corps, dans cette poussée du sujet vers l’avant du tableau. Je pense que le corps est plus direct, plus accompli dans un sens jouissif de la peinture. Mais le problème n’est pas de dire pleinement mais de parler à partir d’une sorte de charge neutre : désirante dans un état presque de non désir. Resserrer le cadre autour du visage produit en peinture comme une sorte d’inversion, de retrait dans le sens d’un creux désir. Une manière peut-être de prendre en charge quelque chose de plus féminin.

– faites vous une distinction entre « portrait ou autoportrait » et « visage » ? Si oui, que peignez vous ? les uns ou l’autre ?

Ni l’un ni l’autre (qui font référence à un modèle physique ou psychologique). Il y a là aussi un rapport aux mots, à la possibilité de nommer. Faire en sorte que le dessin de peinture, le contour de peinture se confonde avec l’aura d’une présence et ne permette plus vraiment de nommer les choses. Parenthèse : le mot visage est un très beau mot, mais presque intouchable

– qu’est-ce qui vous concerne dans un tel thème, quel intérêt y trouvez-vous ?

C’est difficile de répondre à cette question. Un cercle dans un cercle. Peut-être un enfer. Peut-être une conversion.

– vous procédez par séries. D’un tableau précédent à un nouveau tableau, de quoi vous rapprochez-vous ?

La série est une fidélité. Qu’est ce qu’une ligne qui se dédouble d’une toile à l’autre ? Une sorte d’identité et quelque chose en plus comme une vibration. C’est peut-être ça qui m’intéresse avant tout, l’intime différence par laquelle une peinture s’éloigne d’une autre peinture pour tendre vers… une sorte d’équivalence entre parole et silence, présence et absence…

– votre démarche est-elle intuitive ou bien guidée par un projet clairement défini ? Si oui, lequel ?

Mon projet : repérer une frontière. Non pas proclamer la fin de la peinture, mais peindre à partir du deuil de la peinture. Dire, peindre à travers toutes ces présences un vide de présence, un vide de peinture. Montrer qu’il y a lieu aussi de dire l’absence. A bout d’histoire, sortir de la narration pour porter témoignage d’une rumeur de silence. Je dirais qu’on est à une époque où la peinture s’éloigne, et nous rejoint par la peinture

– comment procédez-vous ? Avez-vous un modèle ? si oui, quel est-il ? Est-il de chair face à vous à un moment du travail ou s’agit-il d’une photographie ou encore d’un travail d’imagination ?

J’ai commencé par répondre à cette question

– en matière d’histoire, dans le genre « portrait-autoportrait », regardez vous des maîtres anciens ou modernes ? Qui vous intéresse ? Pourquoi ?

Je crois que la peinture dans son histoire doit boucler la boucle, autrement dit se confronter à la peinture ancienne, faire face non pas à un modèle mais à cette peinture incarnée par Titien Rembrandt Velasquez Greco. Ce serait peut-être par là qu’on rejoindrait la notion de portrait, dans cette tentative de faire aujourd’hui dans une droite confrontation le portrait de ces peintures là (je ne parle pas de détournement à la manière de bacon).

– le sujet importe-t-il pour vous en peinture, autant que la peinture (le quoi peindre autant que le comment peindre) ?

La peinture est sujet d’elle-même

– peindre la face, aujourd’hui encore, après tant de siècles de peinture… pensez-vous qu’il reste des choses inédites à en « dire » ?

Un visage se plisse pour exprimer autre chose qu’un visage. Je crois qu’il y a encore cette possibilité de plisser la peinture elle-même, de plisser l’ombre sous les plis du visage

– votre travail est particulier : clair-obscur, vision partielle, travail de la lumière, culture du mystère… Pour dire quoi, de l’humain ?

Un autre pli. Un pli de peinture.

Ce que ne dis pas la peau d’un visage est dit par une autre peau, une autre nudité (la peinture).

 

artension

Les tressaillements du huis clos

Il n’y a pas de peinture plus fine et plus aigue, plus sensible et plus délaissée que celle de Fabien Claude. Dépassée, la distinction figurationabstraction, quand la peinture est mise à nu par les traces corporelles qui résistent à la disparition de toutes les inutilités picturales. La peinture abandonnée s’abandonne à l’absence des surfaces. Fabien Claude creuse dans l’impensable, comme s’il profanait la fin des temps, et tous les silences de l’univers. Comme si rien ne pouvait exister que les tressaillements déjà disparus de la vie. En peinture éperdue, aride, éphémère et sublime…”

Christian Noorbergen