azart hors série

« Plissement »

Entretien avec françoise monnin

– de quand datent les premiers portraits dans votre travail ? Qui représentaient-ils ?

Je travaille sur ce thème depuis plusieurs années. M’intéresse avant tout la peinture, le corps propre de la peinture, en dehors de tout modèle. Je considère la peinture, la matière peinture comme une charge de formes, de présences, de non dit, sur le point de se réaliser en tant que formes effectives. Je pense que la réalité ne doit pas intervenir en tant que pouvoir de l’image (celle d’un modèle) sur la peinture. Ou pour dire les choses autrement : je souhaiterais que ma peinture devienne elle-même modèle d’un regard, d’une lecture. Qu’elle soit, plutôt qu’image d’une présence, présence elle-même ; réalité première  d’un regard, d’un miroir.

– les portraits ont-ils toujours été votre seul sujet (sinon, quels autres thèmes avez-vous abordé) ?

j’ai travaillé sur le corps, dans cette poussée du sujet vers l’avant du tableau. Je pense que le corps est plus direct, plus accompli dans un sens jouissif de la peinture. Mais le problème n’est pas de dire pleinement mais de parler à partir d’une sorte de charge neutre : désirante dans un état presque de non désir. Resserrer le cadre autour du visage produit en peinture comme une sorte d’inversion, de retrait dans le sens d’un creux désir. Une manière peut-être de prendre en charge quelque chose de plus féminin.

– faites vous une distinction entre « portrait ou autoportrait » et « visage » ? Si oui, que peignez vous ? les uns ou l’autre ?

Ni l’un ni l’autre (qui font référence à un modèle physique ou psychologique). Il y a là aussi un rapport aux mots, à la possibilité de nommer. Faire en sorte que le dessin de peinture, le contour de peinture se confonde avec l’aura d’une présence et ne permette plus vraiment de nommer les choses. Parenthèse : le mot visage est un très beau mot, mais presque intouchable

– qu’est-ce qui vous concerne dans un tel thème, quel intérêt y trouvez-vous ?

C’est difficile de répondre à cette question. Un cercle dans un cercle. Peut-être un enfer. Peut-être une conversion.

– vous procédez par séries. D’un tableau précédent à un nouveau tableau, de quoi vous rapprochez-vous ?

La série est une fidélité. Qu’est ce qu’une ligne qui se dédouble d’une toile à l’autre ? Une sorte d’identité et quelque chose en plus comme une vibration. C’est peut-être ça qui m’intéresse avant tout, l’intime différence par laquelle une peinture s’éloigne d’une autre peinture pour tendre vers… une sorte d’équivalence entre parole et silence, présence et absence…

– votre démarche est-elle intuitive ou bien guidée par un projet clairement défini ? Si oui, lequel ?

Mon projet : repérer une frontière. Non pas proclamer la fin de la peinture, mais peindre à partir du deuil de la peinture. Dire, peindre à travers toutes ces présences un vide de présence, un vide de peinture. Montrer qu’il y a lieu aussi de dire l’absence. A bout d’histoire, sortir de la narration pour porter témoignage d’une rumeur de silence. Je dirais qu’on est à une époque où la peinture s’éloigne, et nous rejoint par la peinture

– comment procédez-vous ? Avez-vous un modèle ? si oui, quel est-il ? Est-il de chair face à vous à un moment du travail ou s’agit-il d’une photographie ou encore d’un travail d’imagination ?

J’ai commencé par répondre à cette question

– en matière d’histoire, dans le genre « portrait-autoportrait », regardez vous des maîtres anciens ou modernes ? Qui vous intéresse ? Pourquoi ?

Je crois que la peinture dans son histoire doit boucler la boucle, autrement dit se confronter à la peinture ancienne, faire face non pas à un modèle mais à cette peinture incarnée par Titien Rembrandt Velasquez Greco. Ce serait peut-être par là qu’on rejoindrait la notion de portrait, dans cette tentative de faire aujourd’hui dans une droite confrontation le portrait de ces peintures là (je ne parle pas de détournement à la manière de bacon).

– le sujet importe-t-il pour vous en peinture, autant que la peinture (le quoi peindre autant que le comment peindre) ?

La peinture est sujet d’elle-même

– peindre la face, aujourd’hui encore, après tant de siècles de peinture… pensez-vous qu’il reste des choses inédites à en « dire » ?

Un visage se plisse pour exprimer autre chose qu’un visage. Je crois qu’il y a encore cette possibilité de plisser la peinture elle-même, de plisser l’ombre sous les plis du visage

– votre travail est particulier : clair-obscur, vision partielle, travail de la lumière, culture du mystère… Pour dire quoi, de l’humain ?

Un autre pli. Un pli de peinture.

Ce que ne dis pas la peau d’un visage est dit par une autre peau, une autre nudité (la peinture).

 

galerie grand rue

Exposition à la galerie Grand Rue

Carton d'exposition à la galerie Grand Rue

Cadavre ou spectre, liquide et sèche, la peinture n’est plus qu’une signature contresignée par la récupération de sa dépouille. 

fabien claude

esaa de troyes

Exposition à L’Esaa de Troyes

L’infime différence de Fabien Claude

C’est un pari réussi pour Séverine Nomdedeu, responsable de l’École supérieure d’arts appliqués, qui propose des artistes toujours plus différents à travers les expositions artistiques organisées au sein de l’établissement à Saint-Martin-es-Aires. « Fabien Claude se situe dans la lignée de Jean Rustin avec un travail très profond, presque millimétré », explique-t-elle.

Avec des tableaux sombres et épurés aux sujets religieux, et des portraits noirs répétitifs, ce peintre de renommée désormais européenne présente une partie de son œuvre qui, de prime abord, semble très tourmentée. En fait, il s’agit d’une peinture longuement réfléchie et travaillée sans relâche depuis de nombreuses années, car pour Fabien Claude, l’intérêt « est de travailler sur l’infime différence entre deux toiles ».

Sa conception de l’art est très simple : « Il y a deux manières de considérer la peinture : on peut sauter d’un sujet à l’autre, sans avancer techniquement ; ou alors rester sur le même sujet et avancer millimètre par millimètre. Il n’y a rien de plus beau que la fidélité ».
Fabien Claude se positionne en miroir avec la peinture ancienne. En assurant qu’ « aujourd’hui, la peinture n’a plus d’existence que par rapport à son histoire », l’artiste souligne l’absence de renouveau dans l’art contemporain. Il n’y a donc que la technique qui peut lui donner satisfaction, comme le long et laborieux travail sur la couleur noire en témoigne. «J’aime le noir : réussir à créer de la profondeur sur un aplat de noir ou utiliser de la couleur or pour créer de l’obscurité est fascinant ».

Il est certain que la peinture de Fabien Claude ne s’aborde pas facilement. Mais le public ne peut pas en sortir indifférent.

Alexandra Trubat

idées d’artistes

Exposition à la galerie idées d'artistes

Galerie idées d’artistes

Les tressaillements du huis clos

Au bout du chemin sans repère, au creux du huis clos, Fabien Claude traque la fin de la peinture. Au bord de la disparition, ses instables blessures de nuit, habitées de traces, font battre l’écho lointain des meurtrissures vitales. Il ose le miracle terrible d’exister sans garde-fou, sans barrière et sans masque. Sans histoire, sans narration, jamais la peinture ne s’installe. Elle ne peut faire corps avec la toile… Accoucheur de ténèbres, Fabien Claude racle le fond. Secret discret, il creuse la peinture comme on creuserait la tombe d’un dieu. Et le corps s’accidente dans l’opacité sans fin de l’univers. Au bord ultime de toutes nos disparitions. Tentative d’être, tentation de créer, dans l’implosion du deuil. Dans les îles de la nuit, et les ailes de l’absence. Innombrable huis clos, privé d’horizon. Taches d’art, mêlant l’abîme et la peinture. Somptueuses et fragiles, tueuses de vide, et nouées de mort-vie. Désespoir fécondant les espoirs. Regard acculé à son plus riche dénuement. « Rendre visible suppose le lieu d’un regard » ( Fabien Claude ) Celui qui a pu, durant quinze années, ne pas montrer ses tableaux, est en rare et fabuleuse monstration. Le miroir aveugle de la face la plus enfouie fait acte terrifiant d’auto dévastation de tous les visages d’apparence, et d’apparat. La peinture seule palpite dans ces éclairs de vie, quand saignent les lèvres de la nuit. La peinture seule peut défaire l’étau, et fendre le huis clos. Il n’y a pas de peinture plus fine et plus aigue, plus sensible et plus délaissée que celle de Fabien Claude. Dépassée, la distinction figuration-abstraction, quand la peinture est mise à nu par les traces corporelles qui résistent à la disparition de toutes les inutilités picturales. La peinture abandonnée s’abandonne à l’absence des surfaces. Fabien Claude creuse dans l’impensable, comme s’il profanait la fin des temps, et tous les silences de l’univers. Comme si rien ne pouvait exister que les tressaillements déjà disparus de la vie. En peinture éperdue, aride, éphémère et sublime…

Christian Noorbergen